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Kill the young

14 novembre 2007 03:21 | Éberlué | 1 commentaire

 

Parfois on fait ses fonds de tiroirs et on retrouve des trucs.
Donc voilà.



JEUNESSE

 

Je ne veux pas du temps qu’on me donne, je ne veux pas de votre condescendance. Je refuse votre bonté qui m’exècre ; vos bonnes manières, vos bonnes intentions, et vos bons conseils. Gardez-les tous, gardez-les pour vous et faites-en bon usage. Je rejette vos réconforts et je crache sur votre bonne conscience. Je méprise du plus profond de mon être vos béquilles mentales, vos religions, vos psychanalystes, vos faux espoirs et vos rêves déplacés. Je suis Jeunesse, et je n’ai que faire de vos blessures, elles m’insupportent. Je chéris mon égoïsme de toute mon âme, j’accepte sans honte ma cruauté ; je vis sur les réserves de mon amertume que nul ne saurait dire déplacée. Je ne vous regarde que pour mieux rire de vous, pantins grotesques, images décadentes de l’Idéal que j’incarne. Mes joies et mes douleurs sont des passions qui me ravagent tandis que les vôtres sont fades, défraîchies, à l’image du vide qui vous habite. Je vis et vous, vous survivez, vous accrochant désespérément à la Vie tout en sachant votre époque déjà révolue. J’abhorre vos pathétiques simulacres d’existence comme on abhorre l’imitation ratée d’une œuvre grandiose ; je me réjouis de votre chute, que je sais inexorable. L’avenir est mien et bientôt, je l’arracherai sans ménagements à vos mains mal assurées, vos mains de vieillards qui portent un monde trop lourd pour elles. Je suis force, je suis impétuosité, je suis rébellion, et je refuse que l’on me raisonne.

Si je rêve, de grâce, ne m’éveillez pas…


 


 


 


(ai-je besoin de dire qu'il ne faut pas prendre ça au premier degré ?)

(oups. Je crois que je viens de le faire).

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Question piège

25 août 2007 06:42 | Somnolent | 4 commentaires

 

Question piège.

Un flingue vous appuie méchamment sur la tempe. On vous hurle des ordres dans les oreilles. Vous faites quoi ?

Je vais vous le dire.

Vous commencez par regretter qu'aucune caméra ne filme la scène, parce qu'elle a quelque chose de particuilèrement hollywoodien. Elle percute. Regardez plutôt : en face de vous, à quelques mètres à peine, votre femme. Tableau : Visage horrifié, yeux semi-vitreux, bouche grande ouverte, respiration haletante. C'est vous qui risquez de vous prendre une balle dans la cervelle, mais à vrai dire, c'est elle qui flippe le plus. Ca fait maintenant plusieurs minutes qu'elle est figée, attendant probablement que quelque chose se passe sans trop savoir quoi. L'image parfaite du choc et de la résignation. Malgré la gravité de la situation, vous ne pouvez pas vous empêcher de vous demander pourquoi, en définitive, vous l'avez épousée.

En tout cas, ce n'était pas pour son physique.

Laissant là cette question pourtant épineuse, vous reportez votre attention sur votre fils. Tableau numéro deux : tout l'inverse de sa mère. Sa grande carcasse d'ado peine à réprimer les tremblements d'excitation que suscite sa première vraie exposition à la violence. Le sang, jusqu'ici, il n'en a vu qu'à la télé. Et il sait que si vous ne cédez pas aux injonctions de plus en plus cinglantes qui vous sont faites, il risque bientôt de voir le votre couler pour de bon. Alors ça le remplit d'un mélange de terreur et de fascination morbide, extase d'une génération élevée à l'hémoglobine qui a remplacé le colin-maillard par le happy-slapping et les caméras cachées par les snuff movies. Ce n'est pas qu'il ne vous aime pas, c'est qu'il est à la fois spectateur et consommateur de sa propre vie. Et qu'il veut du sensationnel.

Vous, vous craignez fort qu'il finisse par l'avoir.

De l'autre côté de votre femme, lui tenant la main, se trouve votre meilleur ami. Troisième tableau : rôle de composition. Fatalement, c'est le seul des trois à avoir un visage de circonstances. Loin du rictus hébété de votre fils et de l'air ahuri de votre femme, il arbore une figure ravagée par l'inquiétude et le chagrin. Sa douleur est telle qu'il peine visiblement à se retenir de se lever pour venir vous aider. C'est splendide. C'est héroïque. C'est Hollywoodien. Et ce serait très beau si vous ne saviez pas à quel point l'homme est une enflure. La vérité, c'est que ça fait près de huit ans qu'il se tape votre femme en cachette, deux soirs par semaine. En son for intérieur, ce camarade, ce frère de sang prie pour que vous fassiez votre tête de mule et que vous refusiez de vous laisser diriger. Il aimerait bien voir votre crâne exploser et votre cervelle tapisser les murs de la pièce, parce qu'alors il aurait le champ libre pour se mettre avec la loque humaine qui vous sert d'épouse. A nouveau, vous vous demandez ce qu'il peut bien lui trouver – décidément, pas son physique. Rien, probablement, à vrai-dire. S'il la désire, c'est sûrement simplement parce qu'elle est avec vous : il a toujours aimé s'accaparer ce qui vous appartenait.

C'est bon, de pouvoir compter sur les gens qu'on aime.

Le plus marrant, dans toute cette situation, ce sont les regards de ces trois déchets. Travelling arrière, on englobe la scène, on aperçoit mieux : tous ont les yeux fixés sur le flingue. Pas sur le type derrière vous qui continue de vous houspiller violemment, pas sur vous. Pas sur le meurtrier potentiel ou sur la victime en devenir, non, non. Sur l'arme, et même plus précisément sur la détente. Tous trois se raidissent, attendant sans vraiment se l'avouer que le doigt qui est posé dessus se contracte et qu'immédiatement après vous vous effondriez, la moitié de votre crâne emportée par le tir.

Question piège.

Un flingue vous appuie méchamment sur la tempe. On vous hurle des ordres dans les oreilles. Vous faites quoi ?

Je vais vous le dire.

Vous réalisez que vous avez le choix. On a toujours le choix. Là, par exemple, vous pouvez céder. Vous pouvez dire oui à l'enfoiré qui vous prédit les pires souffrances du monde si vous continuez à l'ignorer. Et vous aurez fait le choix de sauver votre vie. Mais vous pouvez aussi l'envoyer se faire foutre et le laisser, lui, prendre la décision de vous tuer ou non.

On a toujours le choix.

Et donc, vous savez que vous avez l'avantage.

Pourquoi ? Parce que quoi qu'on puisse en croire, ce sont les choix qu'on fait pour soi qui ont le plus d'impact sur les vies des autres. C'est probablement l'ironie du sort. Un peu comme si l'Univers se trouvait obligé de contrebalancer chacun de vos actes en le reportant sur les vies de couillons qui n'ont rien à faire là-dedans. Eux, ce seront vos victimes indirectes. Vos dommages collatéraux.  Vos oeufs cassés pour faire l'omelette. Et j'en passe.

D'accord. Je sais, c'est pas clair. Vous savez quoi ? On va passer par un exemple.

Exemple : vous êtes un peu malade, vous décidez de ne pas aller au boulot. Conséquence pour vous : un, deux, trois jours de congés. Impact minime. Mais pour vos collègues, ça veut dire prendre en charge à votre place les tâches urgentes que vous ne pourrez pas accomplir, prendre pour vous des messages téléphoniques, s'inquiéter, prendre de vos nouvelles, et devoir être plus efficaces pour compenser votre absence. Bilan : vos collègues encaissent beaucoup plus que vous l'impact de votre décision.

On ne change jamais vraiment sa vie, mais on peut foutre en l'air celles des autres.

Alors que derrière vous, près de votre oreille gauche, les insultes se font de plus en plus virulentes, vous savez que céder validerait les actes du propriétaire du flingue. Si vous dites oui, il gagne. Et il gagne proprement, parce qu'il n'y aura pas eu de morts. Vous aurez pris sur vous de le laver de ses conneries, et il aura pourri votre vie parce que ça vous rongera de l'avoir fait. Mais si vous refusez, si vous mourez, alors ce sera éternellement à lui de se taper les prises de tête. Qu'il le veuille ou non, il en aura.  Et le mieux, c'est qu'il en a tout à fait conscience. C'est surtout pour ça qu'il veut tellement que vous acceptiez.

Question piège.

Un flingue vous appuie méchamment sur la tempe. On vous hurle des ordres dans les oreilles. Vous faites quoi ?

Je vais vous le dire.

Vous prenez une décision. Vous vous retournez lentement, sans gestes brusques, et vous plantez votre regard dans la pupille du dernier protagoniste de la scène – celui qui depuis maintenant cinq bonnes minutes vous enjoint avec force de suivre ses directives. Quatrième tableau, le plus  réussi de tous. Vous connaissez bien ce visage, pour l'avoir vu chez vous presque toutes les deux semaines pendant une bonne quinzaine d'années. D'un naturel bonhomme, son propriétaire ouvrait toujours la porte d'un coup d'épaule avant d'entrer, de poser son cul sur un fauteuil et ses pieds sur un tabouret, puis de crier pour qu'on lui apporte à boire. Pas de l'eau, évidemment. Le plus souvent, c'était vous qui vous y colliez. Après vous avoir remercié, il vous tapotait doucement la tête et vous demandait de vos nouvelles. Il avait toujours un flingue sur lui, déjà, à l'époque, tout simplement parce qu'il avait le permis. Et que c'était le genre d'homme à aimer se balader avec un holster et un gros calibre.

Rapidement, il finissait son verre et en demandait un autre. C'était votre mère qui le lui apportait. Vous discutiez tous les trois pendant qu'il sirotait son alcool ; pendant qu'il buvait un troisième, un quatrième, et un cinquième verre. Ensuite, il vous frappait tous les deux jusqu'à en avoir mal aux bras, et il partait.

Votre mère ne s'est jamais plainte. A personne.

Vous regardez cet homme, le propriétaire du flingue, vous le regardez droit dans les yeux et vous lui dites posément d'aller se faire foutre. Comme ça n'a pas l'air de le freiner, vous ajoutez deux ou trois insultes du même cru. Rien n'y fait. Il se contente de crier encore plus fort, comme si l'accroissement du volume pouvait faire oublier son échec.

Vous le haïssez assez pour vouloir détruire sa vie.

Vous haïssez assez votre vie, vous haïssez assez vos proches, vous haïssez assez le monde pour ne pas avoir de scrupules.

Vous regardez une dernière fois autour de vous et vous voyez à quel point votre salon ne vous manquera pas, à quel point vous vous sentez heureux à l'idée de ne plus jamais avoir à endurer la vision de cette saloperie de nappe bleue et mauve et de ces murs sales. Vous savez mieux que vos proches à quel point la décision que vous allez prendre va bousiller leurs existences, et vous vous en réjouissez intérieurement. Après tout, ils ont déjà fait de la vôtre un enfer. Vous espérez même secrètement que les conséquences de votre acte iront au-delà du cercle de vos connaissances ; vous espérez que l'Univers aura du mal à vous remplacer. Vous espérez que des tas de couillons verront leurs vies changées à cause de vous.

Vous n'y croyez pas vraiment.

Mais peu importe. Votre regard quitte celui du propriétaire du flingue, et vous lâchez calmement  : "La ferme, papa". Et parce que vous l'avez dit sur un ton suffisamment définitif, votre père comprend qu'il a perdu, va s'asseoir à la table du dîner, et cesse de vous enjoindre de reposer le flingue. Son flingue. Celui que vous avez arraché à son holster sous prétexte de lui prendre sa veste. La raison pour laquelle vous l'avez invité ce soir.

On a toujours le choix.

Question piège.

Un flingue vous appuie méchamment sur la tempe. On vous hurle des ordres dans les oreilles. Vous faites quoi ?

Je vais vous le dire.
Vous appuyez sur la détente.

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