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Amis

 
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Deux ans plus tard.

19 décembre 2007 03:43 | Calme | 0 commentaire

 

Il y a des dates importantes. Alors je cède et, une fois n'est pas coutume, je blogue.


So, sue me.

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Tout commence avec la peur du banal. J'ai eu besoin d'aventure. Le reste a suivi.

Je me suis menti. Longtemps. Et j'ai aimé ça. Se mentir, c'est donner de l'intensité aux instants sans avoir pour autant à vivre vraiment. L'aventure en soldes. La même blague que le coca light, en somme, sauf qu'on prépare soi-même la bouteille pleine d'aspartame. Je me suis menti autant qu'il l'a fallu pour fuir le quotidien ; et après, je me suis menti encore. C'était maladif. C'était bon. C'était du mélodrame à peu de frais, une série B dont j'étais le héros et où le reste de l'espèce humaine se voyait cantonné au rôle d'adjuvant. Se mentir, c'est se créer des peurs qu'on surmonte, des drames qu'on traverse, des joies qu'on oublie, bref, des nœuds dans le ventre et un frémissement dans le cœur avec le plus plat des quotidiens. L'intensité comme parade à la banalité. A défaut d'avoir l'impression de vivre vraiment, avoir l'impression de vivre constamment. Etoffer l'instant. Donner du relief. Déifier l'anecdotique. Et réifier les autres. La recette simple du bonheur à peu de frais.

Je pensais que j'étais prisonnier. En prison, on rêve l'extérieur. J'ai rêvé.

Il n'y a rien de plus plat que de se mentir. J'ai toujours peur du banal, parce que je sais aujourd'hui qu'il m'a déjà piégé une fois et que je me souviens du point auquel c'était confortable. Le banal, c'est simple comme le vide. Et ce n'est pas parce que j'ai arrêté de me mentir que je pense que je suis hors de danger. Mais ce n'est pas la question. La liberté, c'est la deuxième parade à la banalité. Et moi, je respire enfin. Ca fait deux ans jour pour jour. Je respire. Encore. Encore. Encore. Et chaque goulée d'air est une victoire. Le bonheur, finalement, c'est peut-être de regarder en arrière et de valider chacun de ses choix. Ou tout simplement, de ne pas avoir peur de l'avenir.

En tout cas, j'en veux encore.


Carmine

22 novembre 2007 12:42 | Éberlué | 0 commentaire

 

Tout le monde voudrait croire que ce sont les gens qui racontent les histoires. C'est faux. Les histoires se racontent toutes seules, et les gens les laissent faire. Probablement parce qu'ils sont curieux de la fin. Parce qu'ils veulent y croire. Parce qu'on est tous dressés à penser que si les choses ont une trame, elles ont plus de sens.

Et c'est comme ça que débarquent les métaphores.

La métaphore, c'est une histoire en instantané. C'est une image qui ne t'explique rien mais qui te donne l'impression de tout résoudre. C'est pour ça que les gens aiment penser par métaphores : ça leur facilite le boulot. C'est un des premiers trucs que Carmine m'ait appris. Il disait que c'était son moyen préféré pour se tirer d'affaires. Et comme il se tirait toujours d'affaires, j'ai tendance à croire que c'est un truc qui marche.

Dès le départ, j'ai vu que c'était pas un type normal. Un mec qui débarque dans le quartier de haute sécurité, généralement, il a le meurtre écrit sur son visage. Entre nous, on appelle ça le stigmate. C'est ce truc, dans le regard, qui révèle à qui veut le voir qu'un homme a violé le tabou et fait la peau à un de ses semblables. Chacun le porte différemment, bien sûr, mais y'a pas un de nous chez qui il n'ait pas été visible. Jusqu'à Carmine. Il s'est pointé un matin, encadré par deux matons qui l'ont escorté jusqu'à ma cellule. Mon compagnon de chambre précédent ayant tenté de se faire la malle, il avait gagné le droit à un séjour prolongé au mitard – sans garantie de billet de retour. Et depuis un jour ou deux, je créchais seul. Autant vous le dire tout net : j'étais pas particulièrement heureux de voir ce privilège prendre fin.

On connaît tous dans notre vie des moments où le temps s'arrête. Le cadre s'efface, on sort du carcan de notre corps, on regarde autour de nous, et on réalise qu'il se passe quelque chose de spécial. Que l'instant présent va changer notre avenir. Qu'on est à un carrefour, un tournant, une bifurcation. A un moment que n'importe quel téléfilm accompagnerait d'une musique dramatique à souhait (et probablement d'une pause publicitaire).

Quand j'ai rencontré Carmine, il n'y a rien eu de tout ça. C'est bien la preuve que c'est le meilleur arnaqueur que la Terre ait jamais porté.

Sa première force, c'est qu'il n'avait pas le physique de l'emploi. Pour tout vous dire, il n'avait pas le physique de grand-chose, ou alors seulement si on cherchait des types pour faire de la figuration dans les émissions de télé-achat. Petit, rondouillard, moustachu comme c'était pas permis, il avait le visage honnête et un peu inquiet du contribuable qui a constamment peur de se faire marcher sur les pieds. En tôle, c'est le genre de mecs qui ne tient pas trois jours. Au QHS, je lui en donnais un maxi. A vrai dire, quand les gardiens ont refermé la porte derrière lui, j'étais pas loin de lui faire un sort moi-même, juste pour être débarrassé.

Bordel, j'étais naïf.
Un bon prédateur, c'est un prédateur que tu vois pas venir.

 "C'est quoi, ton nom ?", je lui ai demandé. "Carmine". Je me marre. Je prends mon air le plus intimidant. "C'est pas un nom de fille, Carmine ?". Je serre les poings, je fais craquer mes phalanges. Je souhaite secrètement qu'il se pisse dessus. Mais que dalle.

"Pas aujourd'hui", qu'il me répond. Et il se pose sur son lit. C'est tout. Pas d'offense. Pas de réactions. C'est comme ça qu'il a gagné la bataille. En m'intriguant. En tôle, on se fait assez chier pour ne pas être prêt à rater une seule occasion de voir un truc intéressant. Il venait de prendre de la valeur. A ce moment-là, bien sûr, je m'en rendais pas compte. Dans la vie, on ne réfléchit jamais pendant qu'on agit. Ou alors on risque de se faire méchamment retourner. Quand j'étais gosse, mon père me racontait souvent en rigolant qu'il s'était cassé une jambe, une fois, parce qu'il s'était mis à réfléchir à la façon dont il s'y prenait pour monter un escalier alors qu'il était en train de le gravir. A l'en croire, quand il a réfléchi, il a commencé à douter ; et alors le simple fait de ne pas trébucher serait devenu une espèce de gageure. L'histoire veut qu'il ait fini le cul par terre, en bas des marches, avec une jambe dans un sale état. J'ai jamais su si c'était vrai, mais comme j'étais gamin, j'écoutais. Personne ne laisse les histoires se raconter comme les gamins. Et j'ai retenu le message. Un temps pour les questions, un temps pour l'action. Le tout, c'est de ne pas s'emmêler les pinceaux.

J'ai embrayé.

"Okay, Carmine", je lui ai dit. "Alors raconte. Qu'est-ce que t'as fait pour débarquer ici ? C'est quoi, ton histoire ?".

Le truc qu'il faut comprendre, avec Carmine, sa deuxième force, c'est qu'il n'avait aucune présence quand il ne disait rien ; mais que dès qu'il se mettait à parler, les gens s'arrêtaient pour l'écouter. Moi avec. Y'avait quelque chose dans sa voix, dans sa façon de s'exprimer. S'il avait fait de la politique, il aurait pu emballer les foules en leur lisant des recettes de cuisine. Je vous dis ça pour que vous compreniez : dès lors qu'il ouvrait la bouche, personne n'avait la moindre chance.

Il a regardé le mur pendant quelques instants, l'air de réfléchir. Puis il a répondu calmement. "Toutes les histoires ont déjà été racontées. Et le drame, c'est qu'elles disent toutes la même chose. Alors raconte-moi la mienne. Définis-moi. Tu tomberas forcément dans le juste".

J'ai été désarçonné. Et j'ai pas aimé ça. Mais face à l'ennui, on se surprend à contrarier sa nature. J'avais conscience qu'il avait quelque chose d'original, et je voulais… je sais pas. Je voulais jouer avec encore un peu, je suppose. Alors ouais, j'ai répondu. Je l'ai défini. Enfin non, okay. Je l'ai insulté. Je voulais qu'il réagisse. Je voulais qu'il flippe. Je voulais le faire sortir de cette espèce de contenance qu'il portait comme une seconde peau. Mais il m'a juste répondu : "D'accord" ; et il n'est plus jamais revenu sur la question.

Maintenant, j'ai du mal à réfléchir. Mes oreilles bourdonnent en permanence – un effet de l'hémorragie – et les perfusions de morphine changées toutes les deux heures me maintiennent dans un état de demi-léthargie. Je vis dans le flou. "Entre la vie et la mort", pour les infirmières. Salement en vie, si vous voulez mon avis. Assez en vie, en tout cas, pour reprendre progressivement conscience et me remémorer tout ça. On fait tous des erreurs, vous voyez, et si mes oreilles ne me trompent pas, moi, je commence à comprendre où était la mienne.

Ellipse.

 Quand on est en tôle, on a deux préoccupations principales. A savoir, par ordre d'importance : "comment faire pour me réveiller en bonne santé demain matin", et "comment faire pour me barrer d'ici – vite". Carmine et moi sommes rapidement parvenus à un accord. Je m'occupais de la première, et lui prenait en charge la seconde. J'avais assez de bouteille pour pouvoir le protéger contre les agressions extérieures, et je savais que de nous deux c'était le plus capable de trouver un moyen de sortir.

Ca lui a pris du temps.

Mais ça a fini par lui venir. Il m'a réveillé au beau milieu de la nuit, et à voix basse, il m'a expliqué son plan. Selon lui, au fond, tout était très simple. Le truc, il disait, c'est que tout le monde est en tôle. Les gens se bâtissent eux-mêmes leurs prisons avant de s'y enfermer à double tour et de balancer la clé par la fenêtre, histoire d'être sûrs de se retrouver coincés. Parce qu'il y a un côté rassurant à être enfermé – celui de ne pas avoir à se soucier de ce qu'il y a dehors.

Je l'ai arrêté en cours de route, pour cause d'excès de baratin. Vous voyez, il y a une différence assez nette entre les prisons que se font les gens dans leurs têtes et celles qui sont construites en bêton armé, et il y'a pas vraiment besoin d'être un génie pour mettre le doigt dessus. Dans un cas, on est son seul geôlier, et dans l'autre, des types sont prêts à vous tirer dessus si vous essayez de sortir. Mine de rien, ça fait une différence. Et donc j'ai dit à Carmine qu'il passait à côté de la réalité.

Réponse immédiate : "La réalité, c'est juste le mensonge qui reste après que tu aies éliminé tous les autres. C'est un fantasme. C'est du vent". Et d'enchaîner. Parce que pour lui, il y a un vrai lien entre les prisons mentales et les autres, celles qui vivent de barbelés et de miradors. La façon d'en sortir. Il y a toujours une porte, quelque part. Mais parce que ce n'est pas celle qu'ils attendent, les gens refusent simplement de la voir. Ils veulent faire péter les murs, creuser des tunnels, crocheter des serrures, bref forcer le chemin qui leur paraît être le bon. Mais au fond, tout ce qu'il y a à faire, c'est de voir la porte et de la franchir.

Carmine avait vu la porte.

Comme souvent pour les choses qu'on envisage pas, elle impliquait à un moment donné de se faire assez mal.

On s'est mis à l'œuvre le lendemain matin. L'idée de Carmine était évidente, sur le papier. Elle se basait sur ses talents. Carmine aurait fait avaler des couleuvres à Lucifer lui-même. Je l'en savais capable. S'il arrivait à communiquer avec l'extérieur, s'il arrivait à parler à la radio, à la télévision, il pourrait faire croire n'importe quoi. Il pourrait convaincre les médias que nous étions maltraités. Il pourrait nous obtenir des réductions de peine, avec les excuses de l'Etat en prime. Bordel, s'il y mettait du sien, il était foutu de nous obtenir la libération conditionnelle et la putain de légion d'honneur en prime.

La seule façon dont les gens n'envisagent pas de sortir d'une prison, c'est d'en être libérés.

Le problème, c'est qu'en tôle, on ne vous laisse pas parler aux journalistes. A vrai dire, c'est à peine si on vous laisse parler avec vos petits camarades. Le message de la direction est clair : les tôlards sont là pour purger, pas pour jacter. Ceux qui s'agitent trop finissent au mitard, et ceux qui font des demandes incongrues se voient tout bonnement ignorés. Notre seul moyen de communiquer avec la presse était donc de  la contacter  hors de ce huis-clos.

Autrement dit, il nous fallait être hors de tôle pour parler aux journalistes qui pourraient nous en faire sortir. Mais ça, pour Carmine, c'était rien d'insurmontable. Il suffisait juste de le vouloir assez. D'accepter un mal pour un bien. Et de laisser les histoires se raconter.

Pourtant, celle-ci, j'aurai beau vous la balancer, vous allez jamais me croire.

En peu de mots, voilà ce que ça donne : on est sortis de prison par le moyen le plus simple qui soit. On a traversé les couloirs, on a ouvert les portes, on est passés dans la cour et on est sortis par la grande entrée. Ca, c'est la version courte. Et simplifiée. Et probablement un peu mensongère. Mais c'est ce que j'ai de plus rassurant.

La vérité, ça existe pas. Mais si elle existait, elle ressemblerait à un truc beaucoup plus tordu que ça. Voilà de quoi elle aurait l'air. Elle aurait l'air de Carmine qui s'approche d'un des matons, qui lui parle d'un air jovial, qui fait des grands gestes des mains, qui rigole avec lui. Et dans ses yeux, il y aurait eu le regard d'un renard qui vient de trouver une poule coincée hors du poulailler et qui sait qu'elle sait qu'elle est foutue. Qui joue avec elle. Dans ceux du maton, en revanche il y aurait juste eu l'histoire. Laquelle, je le saurai jamais, mais même de là où j'étais je pouvais voir qu'il était ailleurs. Là où Carmine l'avait emmené. C'est peut-être la première fois de ma vie que j'ai eu de la pitié pour un gardien.

En l'espace de cinq minutes, le bonhomme était convaincu. Il nous a ouvert la porte et nous a escortés à travers les couloirs jusque dans la grande cour, où nous avons été arrêtés par un chef-maton un peu surpris de nous trouver là. Sans se laisser désemparer, Carmine a recommencé son numéro. A présent, ça avait plus l'air d'un truc de jongleur. Il parlait à l'un, puis à l'autre, sans jamais laisser à aucun des deux le temps de réfléchir ou de sortir de l'histoire qui les emprisonnait. Et avant que vous me le demandiez : non, je pourrais pas vous la répéter. Je l'ai pas comprise. D'aussi loin que j'étais concerné, il leur expliquait simplement qu'on en avait marre d'être enfermés et qu'on voulait sortir. Point barre. A chaque seconde, j'étais convaincu que l'un des deux gardes allait lui écraser son poing dans la figure avant de me taser un bon coup et de nous expédier tous les deux au mitard en quatrième vitesse.

Une fois le deuxième type convaincu, on a repris notre chemin vers la porte et Carmine, un peu chancelant, m'a expliqué à voix basse qu'il avait juste suffi de trouver les bons mots pour que les mecs trouvent dans leurs têtes des raisons de nous faire sortir. "Le secret", il m'a dit, "c'est de ne surtout pas leur dicter ce qu'ils doivent croire. C'est de les aider à se raconter l'histoire la plus facile, celle qui minimise les conflits. Celle où ils ont de bonnes raisons de nous donner ce qu'on veut, et où ça leur évite des questions difficiles. Et de faire en sorte qu'ils se la racontent en boucle". Il avait l'air de croire que c'était suffisant pour que je comprenne. Il faut toujours se méfier des évidences.

Arrivés à la grande porte, le même manège a recommencé avec les deux mecs qui gardaient l'entrée. Carmine suait à grosses gouttes alors qu'il leur faisait à nouveau son numéro de cirque, et je le voyais chanceler, comme si tout ça exigeait de lui un effort surhumain. Avec Carmine, allez savoir. Peut-être que c'était l'histoire que je voulais qu'il raconte. Peut-être que c'était ce qu'il fallait pour me convaincre, moi, que tout ça était vrai. Lorsque les mecs ont finalement ouvert les portes, on est sortis, puis Carmine a fait deux pas avant de me balancer : "Maintenant, à toi de faire ton boulot". Et de s'évanouir. Evidemment, j'avais prévu le coup et je l'ai rattrapé au vol avant de me barrer en courant, son corps inerte dans mes bras.

Carmine m'avait juré que les types mettraient plusieurs minutes à se réveiller.

Ca s'est plutôt compté en secondes.

J'ai senti la douleur presque avant d'entendre la détonation. J'ai lâché Carmine et je me suis écrasé par terre, l'épaule en sang. Carmine ne bougeait plus. Il racontait l'histoire d'un mec inconscient. Pour ce que j'ai pu en voir avant que mon corps ne me lâche, les gens avaient l'air d'y croire.

 "Bip". "Bip". "Bip".

Le premier truc agréable avec le fait de se faire réveiller par un moniteur d'électrocardiogramme, c'est qu'on se réveille. Ca aurait pu ne pas être le cas. Le second, c'est de constater qu'on n'est pas en tôle. Mais à l'hôpital. C'est donc que ça a marché. A l'heure actuelle, les médias doivent s'être saisis de l'affaire. Un tôlard qui se fait tirer dessus en essayant de s'évader, c'est bien le diable si personne essaye d'en faire un entrefilet. A l'heure actuelle, donc, Carmine doit être en train de parler. De nous raconter. De nous libérer.

 "Bip." "Bip". "B..." Le bruit est si monotone que je finis par le négliger. Il s'intègre à l'arrière-plan que constitue la chambre, au même titre que les murs ou que le plafond. Je les vois, mais je n'y fais pas attention. Au lieu de ça, mon ouïe se focalise sur le couloir. Une interview y a cours.

Carmine parle. Il raconte le QHS. Il s'étend les mauvais traitements qu'il y a subi. Il y a dans son histoire quelque chose de plus tragique que l'agonie de tous les bébés phoques de la planète. Le type qui entend ça et qui ne verse pas une larme est forcément un monstre. C'est parfait. Jusqu'au moment où il évoque la férocité de son compagnon de cellule. Moi. Et où je comprends qu'il m'a vendu. Pas par besoin. Il m'aurait fait sortir sans problèmes.

Je sais pourquoi il m'a vendu, je sais où s'est trouvée mon erreur.
Carmine est quelqu'un qui se laisse raconter.
Carmine m'a dit : "définis-moi".
J'ai joué le jeu.
Il m'a dit "D'accord".
Il n'est pas revenu dessus.

J'avais voulu l'insulter. Et au milieu des mots qui étaient partis, parmi les épithètes les plus crades que je connaissais, sans y faire attention, j'avais laissé passer un mot qui n'avait rien à faire là. "Traître".

Il a laissé mon histoire se raconter.

Mon erreur, ç'a été de ne pas me rendre compte que j'étais face à quelqu'un qui ne chercherait pas à résister. Tout ce qu'il voulait, lui, c'était exister. Incarner un récit. Tout ce qu'il voulait, c'était une trame. Je la lui ai donnée.

A côté, dans le couloir, les journalistes lui demandent qui il est. Ils lui demandent son histoire. Carmine répond que ça n'a pas d'importance. Que toutes les histoires ont déjà été racontées, qu'elles disent toutes la même chose. Que ses interlocuteurs n'ont qu'à le définir, que ça collera forcément à la réalité. "Mais non !", s'écrient naïvement les journalistes. Ils demandent la vérité. Ils insistent.

Ce n'est pas parce qu'elles ont une trame que les histoires ont plus de sens.
Et la vérité, c'est juste une histoire de plus.